Des jeunes qui jettent des cocktails
Molotov sur les policiers en hurlant « meurtriers » et
détournent des voitures, autant de scènes de violence qui se
répètent depuis lundi à Oaxaca, ville mexicaine et capitale de
l’Etat du même nom. L’intervention des 4000 hommes de la police
fédérale qui a délogé dimanche les manifestants de la grande place
de la ville, le Zocalo, qu’ils occupaient depuis mai dernier, n’y a
rien fait. Les protestataires se sont retranchés sur le campus
universitaire et autour de barricades dans plusieurs quartiers
périphériques et juré de reprendre la ville aux forces de l’ordre.
Alors que le Mexique se remet doucement de la crise politique de
cet été – le candidat conservateur Felipe Calderon et son rival
socialiste Andres Manuel Lopez Obrador se contestant la victoire à
la présidentielle* –, ce deuxième front comporte des risques de
dérapage élevés.
Si pour le moment les confrontations
directes entre émeutiers et police auraient été évitées, on se
rapproche du scénario catastrophe sanglant redouté par le président
conservateur mexicain Vicente Fox. Fox, dont le mandat expire le
1er décembre, a tenté d’éviter le recours des forces
fédérales, espérant que les forces de l’ordre locales seraient
capables de maîtriser la situation. Une position impossible à
maintenir lorsque vendredi dernier un photographe américain aurait
été abattu par un membre de la police locale en civil. Cette
implication de la police marque l’apogée d’une insurrection de 5
mois visant le départ du gouverneur de l’état Oaxaca,
Ulises Ruiz.
Aux origines de cette crise, la fin de
non recevoir, début mai, d’Ulises Ruiz aux demandes
d’augmentation de salaires des professeurs et d’amélioration des
conditions de vie de leurs élèves (petits déjeuners gratuits,
bourses, uniformes…), un refus qui les a poussés à la grève.
L’Oaxaca est un des états les plus pauvres du Mexique : 65 %
des foyers n'ont pas l'eau courante, 20 % des enfants sont exclus
du système éducatif, la majorité des femmes souffrent de
malnutrition.
Le mouvement des professeurs connaît un
tournant mi-juin lorsque Ruiz interdit les rassemblements sur le
Zocalo – qui sont un mode courant de revendications – et envoie la
police déloger les manifestants du centre ville. Dès
lors les 70 000 enseignants reçoivent le soutien de
l'Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca (APPO), un groupement de
365 associations syndicales, indigènes,
féministes et paysannes. Cette union sacrée
monte des barricades dans les rues, organise des défilés qui
rassemblent plus de 900 000 personnes, occupe les stations de
radio et bâtiments administratifs et réclame comme condition sine qua non de négociation
la démission d’Ulises Ruiz
Ce cacique du Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI), formation écartée du pouvoir en 2000 après
soixante-dix ans de règne, traîne derrière lui une réputation
sulfureuse. Accusé de corruption, élu dans des conditions douteuses
en 2004, son arrivée au pouvoir s’est traduite par une diminution
drastique des aides d’Etat aux communautés déshéritées et par une
vague de travaux publics. A ce titre les terres concernées ont été
rachetées pour une misère aux paysans. Il est aussi suspecté
d’avoir éliminé des opposants politiques et d'avoir
pompé une part importante du budget afin de financer
la campagne de Roberto Madrazo, candidat du PRI à la présidentielle
du 2 juillet.
Conscient de la gravité de la situation,
la Chambre des députés et le Sénat ont demandé au gouverneur de
l'Etat d'Oaxaca, Ulises Ruiz, de démissionner, ce qu’il a refusé.
Il n’est pas sûr que le gouverneur du PRI subisse des pressions
plus importantes. Son soutien est essentiel au maintien au pouvoir
du conservateur Felipe Calderon. L’intransigeance d’Ulises Ruiz
fait craindre une contamination dans tout le pays. Des manifestants
se sont rassemblés à Mexico, la capitale du pays, pour témoigner de
leur solidarité tandis que l'Armée zapatiste de libération
nationale et Andres Manuel Lopez Obrador ont également apporté leur
soutien au mouvement. Un moyen pour le malheureux candidat
socialiste, qui a encouragé d’autres villes à suivre l’exemple
d’Oaxaca, de se rappeler au bon souvenir de Calderon.
* Voir l’article de
Marianne-en-ligne :
Mexique : un président « élu » par les juges .
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